Cécile Debon
 
Cécile DEBON 49 - Ambilly-Château
Quelques oeuvres de Cécile :
RETOUR A SAINT JUSTIN Mes mains impatientes tournent avec fébrilité les pages d’un album photo poussiéreux, déniché dans un coin du grenier. Mon regard s’attarde longuement sur une photographie de classe, devient tour à tour rêveur, amusé, ému ou mélancolique. 1970… Qu’ils sont donc loin mes douze ans ! Et pourtant si présents au milieu de mes souvenirs. Des images assaillent ma mémoire : Saint Justin, petit village de mon enfance, blotti au pied des Pyrénées, monsieur Baron l’instituteur, ma bête noire et puis surtout, Annabelle, pour qui j’aurais commis les pires bêtises. Annabelle et ses grands yeux couleur émeraude. Annabelle, petit feu follet de mes premiers émois… 1970… Je me souviendrai toujours de ce mardi qui allait à jamais marquer mon existence. Ce matin-là, assis à la table de la cuisine face à mon bol de café au lait, je ruminais ma déconvenue. Mes doigts trituraient nerveusement un malheureux morceau de pain, exutoire de ma rage et de ma rancoeur. Derrière sa vieille machine à coudre Singer, ma mère me jetait des oeillades agacées. Pour la énième fois, elle me resservit ce discours qui me mettait hors de moi : pas question que je manque quinze jours d’école, sous prétexte d’accompagner papi à Paris, même pour visiter le Musée du Louvres. Et de me ressasser que deux années de retard dans ma scolarité, c’était largement suffisant. Afin de mettre un terme à mes récriminations, elle actionna promptement la pédale de sa vieille Singer. D’habitude, j’adorais la musicalité de ce bruit qui avait bercé toute mon enfance, mais ce matin-là, j’avais envie de balancer sa satanée machine par la fenêtre, de tout saccager dans la maison. Comment pouvait-elle briser mon rêve le plus cher ? Elle savait pertinemment que j’aurai donné n’importe quoi pour me retrouver face à une toile de maître. Mon dépit croissant n’avait d’égal que ma fureur. Dès que le silence revint, je m’empressai de lâcher les mots tabous. Sciemment. Ceux qui faisaient mal. - Si papa était encore en vie, ça ne se passerait pas comme ça… Je répétais la phrase, encore et encore, en prenant soin d’en détacher chaque mot. Martèlement provocateur. Jusqu’à ce qu’elle relève brusquement la tête pour me foudroyer du regard. Un regard qui n’admettait plus une seule contestation. Fin de la conversation. Puis, on frappa à la porte. C’était mon cousin Guillaume, l’intello de la famille et mon meilleur ami par la même occasion. Nous nous rendions toujours ensemble à l’école. J’empoignai mon cartable d’un geste hargneux et passai devant ma mère, le regard loin devant, la tête fièrement dressée. J’esquivai habilement la caresse de sa main sur ma tignasse. Pas envie de réconciliations. Pas aussi rapidement. Elle ne le méritait pas. Pauvre maman, qui aujourd’hui repose en paix. Quel mérite, quelle patience d’ange il lui aura fallu pour élever seule un garnement têtu comme une mule et toujours prêt aux quatre cents coups ! Sa détermination et son courage étaient exemplaires. Son amour pour moi, inconditionnel. Jamais je ne me consolerai de sa disparition prématurée. Elle n’aura pas eu le temps d’être vraiment fière de son rétif rejeton. Ni de constater que l’artiste renommé d’aujourd’hui a largement supplanté le cancre d’autrefois… Mais où en étais-je ? Ah oui, le chemin de l’école… Tout le long du trajet, Guillaume me lançait des coups d’œil inquiets, intrigué par un mutisme auquel je ne l’avais jamais habitué. J’étais certain que ça cogitait dur à l’intérieur de son crâne, qu’il recherchait mille et une façons de me redonner le sourire. Ce gars-là possédait l’intelligence du cerveau mais surtout celle du cœur. Lui faire subir les conséquences de mon différend avec ma mère ne m’agréait nullement. Je lui adressai donc un clin d’œil complice. Comme par magie, sa figure poupine s’illumina. Envolée son inquiétude, disparue ma mauvaise humeur. Et tandis que nous parcourions les quelques mètres qui nous séparaient encore de l’école, je lui promis une surprise qui resterait gravée dans les mémoires. Du menton, je lui désignai crânement Baron, l’instituteur, objet de mes rancoeurs les plus tenaces. Ce dernier tirait désespérément sur la chaîne de la cloche fixée au-dessus de la porte d’entrée mais aucun tintement ne se faisait entendre. Il observa l’intérieur de l’objet puis étouffa un cri d’indignation. Mains sur les hanches, sourcils froncés, il balaya la cour du regard avant de s’engouffrer dans la salle de classe. J’affichai une mine des plus réjouies : cela attisa la curiosité déjà en éveil de mon cousin. Avec une fierté non dissimulée, j’avouai à Guillaume être l’auteur du méfait. Quelle bêtise n’aurais-je commise pour retarder le début des cours et défier l’autorité de Baron ! Cette fois-là, j’avais tapissé l’intérieur de la cloche à grand renfort de papier journal et de colle. J’avais sacrifié une partie de ma nuit mais je restais persuadé que le jeu en valait la chandelle. Cependant, ma victoire fut de courte durée. Le bruit strident d’un sifflet nous agressa les tympans. Les joues comme des ballons, Baron soufflait furieusement dans l’instrument tout en faisant signe aux élèves de venir se ranger. Dépité, je finis par regagner le troupeau en traînant la jambe. A l’intérieur, l’infernal tintamarre des souliers et des chaises sur le parquet préludait à une nouvelle et assommante journée scolaire. Je me laissai choir à ma place, au dernier rang, en soupirant à fendre l’âme. Heureusement, j’avais de quoi m’occuper. Discrètement, je sortis mon canif de ma poche, bien décidé à parachever la caricature de l’infâme Baron sur le bois de mon pupitre. Coup d’œil furtif en direction de mon bourreau. Ouf, il consultait le cahier d’appel. Soudain, trois coups discrets frappés à la porte détournèrent mon attention. Les trois coups du destin. Une fille à la longue chevelure d’automne et aux yeux émeraude poussa timidement le battant. De la maternelle au cours moyen sans exception, tous les regards convergèrent vers elle. Moi j’étais comme hypnotisé par cette apparition tout de blanc vêtue. Etait-elle réelle ou était-ce seulement le fruit de mon imagination ? Baron l’invita à le rejoindre avant d’entamer un laïus de bienvenue durant lequel il déclina l’identité de l’inconnue. Annabelle, elle s’appelait Annabelle. Jamais sonorité n’avait semblé si douce à mon oreille. Trois syllabes à la grâce aérienne. Un bras levé, celui de Fénac, un jobard de première, mit fin au discours de l’instituteur. - M’sieur, pourquoi elle a les cheveux tout rouillés la nouvelle ? La douce figure d’Annabelle devint rouge coquelicot, tandis que Baron se raclait la gorge, visiblement embarrassé. Omettant de répondre à Fénac, il installa Annabelle au premier rang. De nouveau, des dizaines de paires d’yeux suivirent chacun de ses mouvements hésitants. Comme pour se protéger, elle se cacha derrière le rideau de ses cheveux, tentant de se faire toute petite derrière le pupitre. Sa timidité éveilla en moi un sentiment inusité. J’avais envie de la rassurer, de la protéger. J’en étais là de mes réflexions quand le violent coup de règle que Baron assena sur son bureau me rappela à la réalité. Une colère contenue vibrait derrière ses mots. - Avant de commencer les activités de la matinée, je veux que le plaisantin qui a dégradé la cloche de l’école se dénonce. Silence mortel. Les regards fuyaient, les têtes s’enfonçaient dans les épaules, les nez piquaient vers les pupitres. A vrai dire, les colères de Baron, quoique rares, étaient terribles. A côté de moi, Guillaume n’en menait pas large. Il me donnait des coups de pieds discrets sous la table pour que moi aussi je fasse profil bas. Mais évidemment, il n’en était pas question ! Déjà à l’époque j’avais en moi ce goût de la provocation qui ne m’a jamais quitté, et qui aujourd’hui encore contribue largement au succès de ma carrière de peintre. Je me tenais donc droit comme un piquet et soutenais sans ciller le regard de l’ennemi. Bizarrement, je crus y déceler une lueur d’amusement, ce qui me déstabilisa quelque peu. - Très bien, reprit-il plus calmement en tapotant la règle contre sa cuisse. Tôt ou tard, je finirai bien par découvrir le coupable. A présent, au travail. Il prit place derrière le bureau, donna consignes et recommandations aux élèves de chaque niveau. Néanmoins, avec la régularité exaspérante d’un métronome, ses yeux revenaient se poser sur moi. Mince ! Est-ce qu’il se doutait de quelque chose ? Perturbé par son petit manège, je jugeai plus prudent de ranger mon canif. Tant pis pour la caricature. D’autant plus que Guillaume s’empressait de lever le doigt pour réciter la poésie. Dans ces conditions, aucune chance de passer inaperçu ! Tandis qu’il se mettait debout et se délectait des vers d’un certain Baudaire ou Vaudlaire, je me dandinai volontairement sur ma chaise qui se mit à couiner de façon désagréable. En vain. Guillaume restait imperturbable. Les mots s’envolaient de sa bouche avec une aisance écoeurante. Une fois encore, ça sentait le dix sur dix. Pffff… Machinalement, mon regard glissa sur les visages des premiers rangs, tous suspendus aux lèvres de mon voisin, croisa deux perles émeraude. A cet instant, tout s’estompa autour de moi, la voix de Guillaume se fit lointaine… _ J’ai l’impression que mes propos n’intéressent pas outre mesure mademoiselle Annabelle, ironisa soudain Baron. Je sursautai en même temps qu’elle. Guillaume avait achevé sa poésie depuis belle lurette mais le regard d’Annabelle était resté accroché au mien. Instantanément, elle masqua de ses longs cheveux le rouge de la confusion qui une nouvelle fois prenait ses joues d’assaut. Pour couronner le tout, Baron lui demanda de réciter à son tour un poème de son choix. Je crois n’avoir jamais autant haï un homme que ce matin-là. Si mon âge et ma taille ne m’étaient apparus comme un obstacle rédhibitoire, je lui aurais volontiers fichu mon poing dans la figure à cet énergumène. Combien de fois depuis, dans mon sommeil agité, n’ai-je mis à terre ce dictateur des bancs d’école. Et toujours, il me suppliait de lui laisser la vie sauve, pleutre qu’il était ! Avec le recul, je me suis rendu compte qu’il avait surtout fait preuve de maladresse, chose que le petit rebelle de cette époque n’aurait bien sûr jamais admis. Mais ce jour-là, tout révolté que j’étais, je n’eus d’autre choix que d’assister passivement au supplice d’Annabelle. Elle se leva, jeta un œil apeuré en direction de Baron puis se tourna vers nous. Sa main droite agrippait le rebord du pupitre, tandis que de la gauche, elle froissait frénétiquement le tissu immaculé de sa robe. Elle voulut parler mais les mots restèrent coincés au fond de sa gorge. Alentour, je vis poindre quelques sourires moqueurs. Je serrai les poings. « Vas-y Annabelle !», criai-je en mon for intérieur, « Montre-leur de quoi tu es capable ! ». J’étais persuadé qu’elle m’entendait, tellement persuadé. Au lieu de ça, elle devint toute pâle, si pâle que même ses taches de rousseur disparurent. Puis, une incoercible nausée la secoua de la tête aux pieds. Un jet blanchâtre gicla de ses lèvres, arrosant tout sur son passage. J’en restai bouche bée. Rires, huées et quolibets fusèrent des quatre coins de la salle. Bon sang, quel vacarme ! Même la voix de Baron n’arrivait pas à couvrir cet infernal tohu-bohu. Du jamais vu ! Pendant ce temps, à quelques mètres de moi, tremblante comme une feuille et des larmes plein les yeux, Annabelle me lança un regard qui me remua les entrailles. Je lui adressai un clin d’œil puis, sans réfléchir davantage, je sautai à pieds joints sur la caricature inachevée de Baron. Mains en porte-voix, je m’époumonai pour tenter de dominer la cacophonie ambiante. - C’est moi le coupable, c’est moi qui ai dégradé la cloche ! C’est moi, c’est moi, c’est MOI !!! Je hurlai à m’en faire exploser les cordes vocales. Enfin, le vacarme cessa. Cette fois, tout le monde me dévisageait, l’air atterré. Je n’avais peut-être pas le talent de Guillaume pour réciter des poèmes mais moi aussi, je savais retenir l’attention lorsque cela s’avérait nécessaire. Baron s’empara sans délai de ce silence opportun. Il me devait une fière chandelle sur ce coup-là. Pour être tout à fait franc, et même si cela m’a longtemps coûté de le reconnaître, il se montra beau joueur : jamais il ne me punit pour la cloche. Et jamais il ne m’en reparla. Après tout, le bonhomme n’était sans doute pas si terrible que ça. Mais admettre cette réalité pour l’enfant que j’étais alors semblait tout simplement inconcevable. Je détestais l’école, donc je me devais de détester son représentant. L’un n’allait pas sans l’autre…Trêve de commentaires, revenons plutôt à cette matinée agitée de 1970. La voix sévère de Baron résonne encore à mon oreille : - Maintenant, je veux entendre une mouche voler ! Le premier qui ouvre la bouche aura affaire à moi. Tout le monde au travail ! Et pour donner plus de poids à ses paroles, il fit claquer avec une violence inouïe la règle contre le tableau. Aussitôt, les dos se courbèrent avec docilité sur les livres ou les cahiers. Le troupeau était définitivement maté. Baron me héla : - Descends du pupitre Gabriel et accompagne Annabelle aux lavabos. J’aviserai plus tard des suites à donner à cette histoire de cloche. Je ne me le fis pas répéter et regagnai dare-dare le plancher des vaches. Une fois dans la cour déserte et ensoleillée, et malgré l’odeur rebutante qui se dégageait de toute sa personne, je m’approchai d’Annabelle et lui glissai quelques paroles de réconfort au creux de l’oreille. Au lieu de la consoler, mes mots déclenchèrent chez elle une nouvelle crise de larmes qui semblait ne pas vouloir tarir. Jamais de ma courte existence, je ne m’étais senti aussi stupide et impuissant. Je restai planté à ses côtés à la regarder souffrir, bras ballants et bouche béante. A cet instant précis, j’aurais volontiers échangé ma reproduction préférée de Van Gogh contre cinq années de plus. Faute de mieux, juste parce que rien d’autre ne m’avait traversé l’esprit, je refermai doucement mes bras autour de son chagrin. Elle se laissa faire. Ses pleurs étouffés résonnaient contre ma poitrine. Longtemps, longtemps, très longtemps, je berçai sa peine. Puis, entre deux sanglots, elle leva son visage humide vers moi et s’écria : - Je déteste cette école ! Je déteste ces élèves ! Je veux retourner à Paris ! Je veux revoir ma mère ! Ses paroles firent surgir en moi des bribes de conversation colportées par madame Dujardin, experte ès ragots du village. -…l’arrivée prochaine à Saint Justin d’une petite parisienne … sera confiée à sa tante…pour soulager sa mère malade… Je resserrai un peu plus mon étreinte autour d’elle, pressai sa tête contre mon torse, en retenant quand même ma respiration, à cause des odeurs. Ma façon à moi de lui signifier que je comprenais sa colère et sa peine. Je me disais que ce geste valait bien tous les mots d’encouragement que ma bouche n’arrivait pas à prononcer. Ah, Annabelle, Annabelle ! Que de bouleversements tu as provoqué dans ma vie et dans mon cœur de petit garçon, dès le jour où nos chemins se sont croisés. Je m’entends encore te poser cette question qui me brûlait les lèvres. Moi d’ordinaire si téméraire, je demandai presque timidement : - Moi aussi, tu me détestes ? A mon grand soulagement, un sourire perça entre ses larmes. Elle secoua ses boucles d’automne avec une grâce inconsciente qui acheva de me conquérir. - Non, toi c’est pas pareil. Vite, je devais absolument trouver quelque chose pour maintenir ce joli sourire ensoleillé sur son visage. Je saisis la première idée qui s’offrit à moi. Tant pis si je passais pour un fanfaron. - Tu sais, plus tard, je serai un grand peintre, comme Picasso. On s’arrachera mes toiles et je gagnerai un tas d’argent. Tu ne me crois pas ? Annabelle ouvrit de grands yeux, visiblement intriguée par mes propos. Bingo ! J’avais réussi à dévier la sombre trajectoire de ses pensées. Fort de ce premier succès, je continuai sur ma lancée. - Et si je ne deviens pas peintre, alors je m’engagerai dans un cirque et le public acclamera mes périlleuses prestations. Et pour donner plus de poids à mes paroles, je bondis sur mes mains, et, tête en bas et pieds au ciel, j’entrepris de traverser la cour de récréation. Non sans avoir entonné l’une de ces musiques entraînantes, propre à l’univers du cirque. Annabelle me suivait en applaudissant. Je pouvais bien faire le malin et claironner comme une trompette, de nous deux, c’est elle qui avait accompli le plus beau tour. En un rien de temps, elle m’avait mis le cœur à l’envers. Au sens propre comme au figuré. Elle ne me faisait pas marcher sur la tête, comme on dit souvent lorsqu’un garçon tombe raide dingue d’une fille, mais c’était tout comme… Emporté par mon enthousiasme, je n’aperçus pas aussitôt la paire de souliers noirs qui s’agitaient impatiemment sous mon nez. Aussi noir que le regard dont Baron me gratifia lorsque je repris ma position initiale. Décidément, il était pire que mon ombre celui-là ! - Eh bien Gabriel, dois-je t’aider à retrouver le chemin des lavabos ? Juste derrière mon dos, Annabelle étouffa un rire. Je me mordis l’intérieur des joues pour réprimer l’hilarité qui me gagnait également. Ce moment de complicité jubilatoire – elle et moi contre mon pire ennemi – scella le début d’une belle histoire. Une histoire comme il n’en existe que dans les livres. Sauf que celle-ci était bien réelle. Un histoire qui dura ce que dura le séjour d’Annabelle à Saint Justin : trois cent soixante cinq jours et un mois exactement. Bien évidemment, les adieux furent douloureux et bien évidemment, nous nous promîmes un tas de choses – s’écrire, se téléphoner, se revoir – en étant convaincus que nous deux, c’était pour toujours. Ah ! La foi inébranlable des âmes innocentes. Mais les années se sont écoulées, sans Annabelle, sans nouvelles d’elle. Toutefois, comme un clin d’œil au passé, comme un hommage à mon petit feu follet toujours présent dans un coin de mon cœur et de ma mémoire, Annabelle n’aura cessé d’être une source d’inspiration pour mes tableaux. Maintes fois, je me suis demandé ce qui serait advenu si nos chemins ne s’étaient pas séparés aussi vite. Jusqu’à hier soir… D’un seul coup, comme surgie du passé, comme si brusquement je me retrouvais à Saint Justin, sa voix a résonné contre mon oreille, dans le combiné du téléphone. Mon rythme cardiaque s’est accéléré. A nouveau, j’avais le cœur à l’envers. - Bonsoir Gabriel. Tu te souviens, avant mon départ de Saint Justin, je t’avais promis que je te téléphonerai. C’est vrai, j’ai un peu tardé. Entre-temps, j’ai essuyé plusieurs tempêtes amoureuses et un divorce houleux, un peu comme toi si j’en crois ce que racontent les journaux, mais finalement, je l’ai tenue ma promesse. Du bout de l’index, je caresse son visage sur la photo de classe. Mais demain, c’est sa peau que j’effleurerai de mes doigts. Demain, nous reprendrons notre histoire là où nous l’avions laissée. Demain, j’aurai à nouveau douze ans et je lui donnerai cette part de mon cœur qui lui a toujours appartenu.
L’ANGE DECHU Face au miroir, Rochel, finit de boutonner sa tunique d’un blanc immaculé dont les pans retombent avec élégance sur son pantalon de même couleur. A l’aide d’un peigne de nacre, il tente de discipliner ses boucles blondes encadrant son visage ovale, mangé par deux grands yeux clairs : tout l’azur du ciel semble y avoir trouvé refuge. Sa bouche vermillon esquisse un sourire mais, rapidement, les lèvres redeviennent sérieuses. Voilà, il est fin prêt pour se rendre au rendez-vous auquel l’a convié le Grand Patron. A cette seule pensée, sa gorge se noue. Que peut donc lui vouloir le Vénérable Ancien ? L’enfant jette un dernier regard à sa silhouette dans le miroir. - Il faut y aller, dit-il en s’adressant un clin d’œil, comme pour se donner du courage. Il quitte le dortoir désert et descend un grand escalier aux marches usées, traverse la cour, parvient jusqu’à une galerie couverte, et pousse une porte dérobée, derrière laquelle l’attend un long couloir sombre, balayé de courants d’air et envahi par les toiles d’araignée. L’enfant le longe, le cœur battant. Après un trajet qui lui semble interminable, il arrête enfin ses pas devant une seconde porte dont les dimensions impressionnantes lui donnent le sentiment d’être aussi minuscule qu’une fourmi. Rochel se mordille la lèvre, entortille nerveusement autour de son doigt l’une de ses boucles blondes. Finalement, il ferme le poing et se décide à frapper. Deux coups discrets. Une poignée de secondes s’égrène. Aucune réponse. Nouvelle tentative. Deux coups plus prononcés cette fois. On l’a pourtant prévenu : le Grand Patron est un peu dur d’oreille. Rochel retient son souffle, dans l’expectative. Soudain, une voix grave lui parvient, le fait sursauter, tandis que l’immense pan de bois sculpté s’efface devant ses pas hésitants. - Entre donc, Rochel. Confortablement installé dans un fauteuil, derrière un immense bureau, trône un honorable vieillard à l’âge indéfinissable. Son épaisse chevelure blanche ondule harmonieusement autour de son visage creusé de rides. Ses joues disparaissent derrière une longue barbe recouvrant sa poitrine. Ses iris d’un bleu délavé sous les sourcils broussailleux brillent d’une lueur sereine. Un large sourire étire sa bouche charnue. D’un geste solennel de la main, le Grand Sage désigne la chaise installée face à lui. Sans mot dire, le petit garçon s’y assoit. Alentour, des écrans plasmas gigantesques, incrustés dans les murs, diffusent une douce lumière mauve, aux vertus apaisantes. Rochel sent son corps se détendre peu à peu. Après de longues secondes de silence, le Grand Patron se lève enfin, déploie ses deux mètres de respectabilité. Mains derrière le dos, il arpente la salle tout en marmonnant des paroles inintelligibles dans sa barbe. Il se tient légèrement voûté dans sa tunique anthracite au col raide et montant. Sous son pantalon assorti, l’œil observateur de Rochel remarque la grosse paire de charentaises aux pieds du Vénérable Ancien. L’enfant détourne vivement le regard. Un rire nerveux lui chatouille l’estomac, monte jusqu’à sa gorge. Il le réprime tant bien que mal. C’est donc vrai ce que l’on raconte ! Le Grand Patron éprouverait une véritable aversion pour les chaussures. A en croire les bruits de couloir, il possèderait même une impressionnante collection de pantoufles en provenance des quatre coins du globe. - Ah, oui ! Rochel, s’exclame le Grand Sage, comme s’il venait brusquement de se rappeler la présence du petit garçon. Mon enfant, je t’ai convoqué car tu as obtenu les meilleurs résultats aux examens clôturant ta formation, bien loin devant tous tes petits camarades. Cette réussite exceptionnelle a retenu mon attention, ainsi que celle du Conseil des Sages. En entendant ces mots, Rochel recouvre aussitôt son sérieux, prête une oreille attentive aux propos du Grand Patron - Donc, nous avons pensé qu’avec des atouts comme les tiens, et malgré ton jeune âge, tu étais apte à intégrer l’équipe travaillant directement sous mes ordres. Un poste est libre depuis de nombreuses années déjà et… L’Honorable Vieillard interrompt brusquement sa phrase pour plonger la main dans une coupe en porcelaine garnie de smarties et en avale goulûment une poignée. Sa langue claque de satisfaction contre son palais. - Huuum ! Tout simplement divin ! Rochel se pince la cuisse pour ne pas éclater de rire. Décidément, l’Estimable Ancien est loin de ressembler au portrait austère et rébarbatif dépeint dans ses livres de cours. Maintenant, le Grand Patron se laisse aller contre le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, les doigts croisés sur sa longue barbe. Après quelques secondes, un ronflement discret s’échappe des lèvres entrouvertes du Vénérable Vieillard. - Mince, alors ! Cherche-t-il à me tester ? se dit Rochel, quelque peu décontenancé. De longues minutes s’écoulent. Le petit garçon se tortille sur son siège. Que faut-il faire ? Attendre que l’Honorable Vieillard se réveille tout seul ? L’enfant feint de tousser et d’éternuer, dans l’espoir de sortir le Grand Patron de son sommeil. Rien n’y fait - Monsieur, réveillez-vous, lâche timidement Rochel. Vaine tentative. En guise de réponse, les ronflements de l’Estimable Ancien s’intensifient. - Allez, tant pis, j’y vais, s’encourage l’enfant en se levant. Sur la pointe des pieds, il contourne l’immense bureau et s’apprête à poser la main sur l’épaule du Vénérable dormeur. Cependant, il marque un instant d’hésitation, jette un coup d’œil alentour. Il inspire profondément et secoue le vieillard. Avec mille précautions d’abord, puis, avec de moins en moins de retenue. Et avant même que L’Honorable Ancien bondisse sur son fauteuil, Rochel a déjà regagné sa place. - Hein ! Quoi ? Que se passe-t-il ? Le Grand Sage jette des regards ahuris autour de lui, se redresse contre le dossier. Peu à peu, il recouvre ses esprits. - Par tous les Saints du Paradis, bougonne-t-il en se frottant les yeux. Avec l’âge, j’ai une fâcheuse tendance à la narcolepsie. Surtout, n’hésite pas à me réveiller si je m’endors… Alors, où en étions-nous ? Soulagé, Rochel enchaîne immédiatement : - Vous parliez de ce poste libre depuis de nombreuses années, Monsieur. Le Vénérable Ancien caresse sa longue barbe. Brusquement, il s’écrie en assenant un formidable coup de poing sur son bureau : - C’est cela même ! Les smarties tressautent dans la coupe en porcelaine. Quelques-uns atterrissent à côté. Le Grand Patron les fait immédiatement disparaître dans sa bouche. - Et pourquoi ? Pourquoi ce poste est-il toujours libre ? Peux-tu me le dire ? Rochel déclare, telle une évidence : - Parce que vous n’aviez pas encore trouvé la bonne personne. Hochement de tête approbateur de l’Estimable Ancien. - Brillante déduction, mon jeune ami… J’ai quelque chose à te montrer. Le Grand Patron se tourne alors vers son ordinateur portable, actionne une touche du clavier. Instantanément, la lumière mauve disparaît. A sa place, une seule et même image envahit chacun des écrans plasmas géants : un jardin public aux frondaisons luxuriantes, par un après-midi de juin ensoleillé. Progressivement, le plan se resserre sur un personnage assis en retrait, à l’ombre des platanes, s’attarde sur son visage marqué par le passage des ans. La caresse du vent emmêle ses boucles vaporeuses dont la blancheur contraste avec son teint hâlé. Malgré lui, Rochel est intrigué par l’expression d’infinie tristesse qui embrume son regard émeraude, s’accroche aux commissures de ses lèvres. Entre ses mains noueuses, parcourus de légers tremblements, une photographie couleur sépia, fanée par le temps et sur laquelle un jeune couple sourit à l’objectif. Le Grand Sage grommelle dans sa barbe, se lève à nouveau, s’appuie des deux mains sur le bureau et déclare d’une voix théâtrale : - Rochel, je te présente Ange Bonamour. Il marque une longue pause, se recueille un instant puis renoue avec le fil de ses pensées. - Au même âge que toi aujourd’hui, il était promis à un grand avenir. C’était quelqu’un de particulièrement brillant, doué d’une grande sensibilité et d’une joie de vivre intense. Il était supérieur en tous points aux autres. En quelque sorte, il représentait l’Elu. Le seul à être vraiment digne de travailler à mes côtés. Je le considérais comme mon fils spirituel. Mais voilà…voilà… L’Estimable Ancien se laisse choir dans son fauteuil, comme si ces révélations étaient trop lourdes à porter. Ses mains s’ouvrent dans un geste d’impuissance. - Un jour, le malheureux a failli à sa mission. Son devoir était de venir en aide aux mortels de cette Planète. De les guider, de les protéger…Mais jamais, au grand jamais, il ne devait s’attacher à aucun d’entre eux. C’était écrit noir sur blanc dans le contrat qu’il avait signé. En grosses lettres bien visibles ! Il l’avait pourtant acceptée cette clause ! Mais non ! Par tous les Saints du Paradis ! Il a fallu qu’il la transgresse après dix années de bons et loyaux services. Nouveau coup de poing rageur sur le bureau. Les smarties s’entrechoquent dans la coupe. - Quel gâchis! Ange Bonamour est tombé éperdument amoureux d’une mortelle. Certes, la jeune femme en question possédait une beauté envoûtante et on aurait pu croire que Satan lui-même était à l’origine de cette tragédie, mais même pas ! Imagine un peu, jeune Rochel si mes légions d’anges et d’archanges laissaient leurs sentiments prendre le pas sur le devoir et la raison. Où irait-on ? Il se tait, pensif, et ajoute : - Bien sûr, tu sais ce qui arrive dans un cas tel que celui de Bonamour ? Pas vrai ? - Euh… Le coupable perd ses pouvoirs pour ne plus devenir qu’un simple mortel. Il est également sanctionné par le Conseil des Sages qui décide de la peine encourue. - Exactement ! Cela peut sembler bien cruel de prime abord mais, hélas, nous n’avons pas vraiment le choix. Imagine un monde où les anges déserteraient peu à peu les Cieux. Qu’adviendrait-il des humains ? Hein ? - Eh bien, Satan et ses suppôts auraient alors tout pouvoir sur eux. - Tout à fait mon petit. Ils deviendraient les maîtres absolus de l’univers et alors ce serait le chaos. Car dis-toi bien que tout seul, je ne peux combattre les forces du Mal. Comprends-tu ? Rochel approuve d’un signe de tête, bouche bée et yeux écarquillés. - Bien. A dater d’aujourd’hui, je te laisse un délai de six jours pour réfléchir à ma proposition. Au septième jour, tu me feras savoir si tu acceptes ou non de succéder à Ange Bonamour. D’ici là, que la paix soit avec toi mon petit. La porte se referme silencieusement derrière le petit garçon. Comme à l’aller, il longe l’interminable couloir sombre et étroit balayé de courants d’air. A l’autre bout, ses camarades l’attendent, impatients. Les questions fusent autour de lui mais c’est à peine s’il y répond. Une image hante son esprit depuis qu’il a quitté le sanctuaire du Grand Sage : deux yeux couleur émeraude, tristes, si tristes. Un jour, deux jours passent mais l’image d’Ange Bonamour jamais ne s’efface de l’esprit de Rochel. Elle est constamment présente à l’intérieur de sa tête, obsédante, presque suppliante. Comme si de son regard triste, l’ange déchu implorait l’aide de l’enfant. Même la nuit, les yeux émeraude luisent au milieu de ses rêves. Désemparé, Rochel demande audience à l’archange Gabriel, réputé pour sa clairvoyance. A la fin de leur entrevue, Gabriel pose sur lui un regard pénétrant et déclare : - Consulte le fichier des anges déchus. Ce laisser passer te donnera accès à la salle des archives, habituellement interdite aux novices. Exceptionnellement, et uniquement parce que c’est toi, je t’autorise à y pénétrer. Tu y trouveras toutes les réponses aux questions que tu te poses. Rasséréné, le petit garçon se rend sans tarder à la salle des archives et débute ses recherches. Le contenu du dossier numéro 2469, concernant Ange Bonamour, s’affiche sur l’écran de son ordinateur. Le dénommé Ange Bonamour, au service du Grand Patron depuis dix ans, a été déchu de ses pouvoirs par le Conseil des Sages, en ce jour du 8 mai de l’année 1953. Il est désormais relégué au rang de simple mortel. Il a en effet été prouvé que le coupable a délibérément enfreint l’une de nos règles les plus élémentaires en entretenant une relation amoureuse avec une mortelle baptisée Eléonore Maillet. Malgré les avertissements réitérés du Conseil, l’accusé a persisté dans son erreur en poursuivant cette relation. De cette union interdite est née une fille prénommée Angélique. Après de longues délibérations, le Conseil a décidé de condamner le coupable à une peine exemplaire pendant une durée indéterminée. En tant que simple mortel, il continuera de servir l’humanité en apportant son aide aux exclus et aux démunis de ce monde. En aucun cas, il ne sera autorisé à entrer en contact avec Eléonore Maillet. Le Conseil des Sages y veillera personnellement. Le petit garçon revient à la page d’accueil et dirige le curseur vers les pièces annexes au dossier numéro 2469. Une coupure de presse datée du 8 mai 1973 apparaît à l’écran. Ce jour-là, un soleil magnifique irradie le ciel. Comme tous les matins, Eléonore Maillet monte dans son véhicule pour se rendre à son travail. En cours de route, elle ralentit pour prendre un auto-stoppeur. Au même instant, de manière inexpliquée, des nuages sombres envahissent l’horizon, déversant de violentes trombes d’eau sur la chaussée qui devient particulièrement glissante. La conductrice perd alors le contrôle de son véhicule et percute de plein fouet un platane. Instantanément, la pluie cesse, le ciel s’éclaircit. Deux hommes, témoins impuissants de la scène accourent sur les lieux de l’accident, mais lorsqu’ils ouvrent la portière de l’automobile, ils découvrent avec stupeur que le siège du conducteur est vide. Autre fait étrange, nulle part on ne trouve trace de l’auto-stoppeur que les deux hommes affirment pourtant avoir vu. Comme si ce mystérieux inconnu s’était lui aussi volatilisé dans les airs au même moment qu’ Eléonore Maillet. - L’auto-stoppeur, c’était Ange Bonamour, conclut Rochel à mi-voix. Le destin l’avait mis une dernière fois en présence de celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Ils étaient sur le point de se revoir mais le Conseil des Sages veillait… Sans doute, a-t-il effacé cette scène de leur mémoire avant de les rendre à leur quotidien. Et ce pauvre Ange ! Comment lui redonner le sourire ? Une lueur soudaine éclaire le regard azur de Rochel. Toutes ses interrogations fondent soudain comme neige au soleil. Demain, ce sera le septième jour. Demain, il se rendra à nouveau chez le Grand Patron et acceptera sa proposition. *** Comme chaque après-midi depuis un an, Ange Bonamour ferme à double tour la porte de sa maisonnette, pousse le portillon grinçant de son jardinet et cahin-caha, arc-bouté sur sa canne, longe les murs de la résidence. De sa démarche lente et raide, il traverse à pas menus l’esplanade de la Mairie, s’arrête un instant, le souffle court. Son cœur fatigué s’emballe à l’intérieur de sa poitrine. Il pose une main tremblante dessus, comme pour calmer la douleur lancinante qui lui déchire le thorax. Les images se brouillent devant ses yeux. Il est sur le point de vaciller mais une poigne solide retient sa chute. - Mer…merci, balbutie Ange, encore un peu étourdi. Il se retourne et regarde autour de lui. Personne à l’horizon. Il fronce les sourcils. Il est pourtant certain d’avoir senti la chaleur d’une main derrière son dos. Et puis, ce n’est pas tout. D’un seul coup, il se sent beaucoup mieux. Même ses horribles rhumatismes ont disparu. Plus besoin de s’appuyer sur la canne. Un vrai miracle ! S’il s’écoutait, il se mettrait à courir comme un enfant jusqu’à l’enceinte du parc municipal. Quelle étrange sensation ! Quelle exquise sensation ! Sourire aux lèvres, Rochel regarde Ange Bonamour s’éloigner d’un pas alerte. Il a suffit du seul contact de ses doigts sur l’ange déchu pour que ce dernier recouvre aussitôt force et vitalité. Fort de ce premier succès, le petit garçon s’empresse de rejoindre Bonamour. A grandes enjambées, Ange suit l’allée de gravillons du parc qui le conduit jusqu’à un banc. Bonamour le couve jalousement du regard, comme son bien le plus précieux. - Voici donc le seul lien qui désormais le rattache à son passé, murmure Rochel en prenant place aux côtés de l’homme qui ne peut le voir. Le banc sur lequel Eléonore et lui se donnaient habituellement rendez-vous. Le petit garçon lit dans les pensées de son voisin comme dans un livre ouvert. Rien ne lui échappe. Ses mots résonnent dans la tête de l’enfant : « Ils l’ont repeint avec des couleurs plus criardes mais c’est toujours le même banc, toujours à la même place, à l’ombre des platanes. C’est un peu comme s’il m’avait attendu durant toutes ces années passées à voyager aux quatre coins du monde. Oui, il m’attendait comme un ami fidèle.» Sa grande main ridée effleure le dossier en tremblant, tandis qu’une tristesse subite envahit son visage flétri. - Eléonore, susurre-t-il dans un soupir. Si tu savais combien tu me manques. Même après tout ce temps écoulé. Notre séparation m’a déchiré le cœur mais jamais je n’ai regretté de t’avoir rencontré. Jamais. Le plus dur pour moi aura été de ne pas avoir vu notre fille grandir. Lui as-tu parlé de moi de temps en temps ? Sait-elle seulement que j’existe ? A présent, sa main fouille la poche intérieure de sa veste, en sort la photographie sépia que Rochel connaît déjà. D’un doigt hésitant, Ange Bonamour caresse le visage de la femme sur le cliché. Le petit garçon s’éloigne du banc et avec l’agilité d’un écureuil grimpe jusqu’à la cime d’un sapin centenaire, s’installe à califourchon sur une branche noueuse. Maintenant, il a besoin de se concentrer sur les minutes à venir. Même s’il pressent que cette première mission sur Terre sera couronnée de succès, il sent la nervosité le gagner. Machinalement, il enroule l’une de ses boucles blondes autour de son index, tandis que son regard azur scrute l’horizon. - Ça y est, les voilà ! s’exclame-t-il le cœur battant. Au loin s’avancent les acteurs de la mise en scène qu’il a orchestrée dans les moindres détails. Du haut de son arbre, Rochel aperçoit un garçonnet blond comme les blés, courant au milieu de l’allée. De toute la force de ses petites jambes, il se lance à la poursuite d’un ballon qui roule loin devant lui. Tête baissée et poings serrés, il fonce pour le rattraper, tire à nouveau dedans avant de continuer sa folle cavalcade. - Allez, maintenant ! ordonne Rochel tout en se rongeant l’ongle du pouce. PATATRAS ! Le petit bolide trébuche puis s’étale de tout son long aux pieds d’Ange Bonamour. Celui-ci sursaute, dérangé au beau milieu de sa rêverie. - Ça va petit ? s’enquiert-il en aidant l’enfant à se relever. Le souffle court, le gamin lève vers lui deux grands yeux émeraude. Il se redresse, et, malgré ses paumes et ses genoux égratignés, jette, l’air bravache : - Même pas mal ! Une voix essoufflée et inquiète résonne au loin. - Ange ! Tu vas bien ? Dans un même mouvement, le vieil homme et l’enfant tournent la tête en direction de l’appel. Une femme accourt vers eux, s’empresse auprès du petit garçon, sans prendre garde un seul instant au vieil homme assis sur le banc. Bouche bée, Ange ne la quitte pas du regard. Son cœur danse une gigue endiablée à l’intérieur de sa poitrine. Il veut parler mais les mots n’arrivent pas à franchir ses lèvres. Alors il tend ses doigts tremblants vers elle. La photographie qu’il tient glisse sur le sol, atterrit aux pieds de la femme. - Bingo ! s’enthousiasme Rochel en assenant un coup de poing victorieux sur la branche du sapin. Elle se baisse pour la ramasser mais au moment de s’en saisir, toute sa personne se fige. Très lentement, elle lève un visage livide vers Bonamour, étouffe un cri derrière sa main. Ses yeux embués de larmes croisent enfin le regard émeraude du vieil homme. - Papa ! - Angélique ! Incrédule, Bonamour porte à son tour les mains à sa bouche. Un bonheur indicible gonfle sa poitrine, un bonheur comme il n’en a pas ressenti depuis des années. Il ne sait plus s’il doit rire ou bien pleurer. Finalement, le rire l’emporte. Un rire énorme, un rire à se taper sur les cuisses. Il est tellement heureux qu’il ne peut s’empêcher de héler les gens sur leur passage. - Regardez ! Regardez ! C’est ma fille ! C’est mon petit-fils ! Regardez comme ils sont beaux ! Regardez comme ma famille est magnifique ! Il court à droite, il court à gauche, oblige les flâneurs à s’arrêter, les prend à témoin de sa joie qui s’enflamme comme un brasier. Soudain, son regard lumineux croise celui de Rochel. Le petit garçon, le visage rayonnant, se tient à quelques mètres du vieil homme. - Ah, si tu savais mon petit ! C’est le plus beau jour de ma vie ! J’ai l’impression de renaître. Rochel lui décoche un sourire angélique. Il s’avance vers Ange Bonamour et emprisonne les mains noueuses de l’ange déchu entre ses menottes. - Que la paix soit de nouveau avec vous maintenant, monsieur Bonamour. Et sous le regard éberlué du vieil homme, La silhouette du jeune Rochel s’évanouit dans les airs.
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Présentation : Née à Angers, mariée et mère de trois garçons, Cécile Debon, 41 ans a développé très tôt un goût prononcé pour l’art en général avec une prédilection pour la peinture et l’écriture : deux passions qui ne l’ont jamais quittée depuis. Elle passe de l’une à l’autre avec un bonheur égal pour décliner soit en images (surtout en portraits), soit en mots la palette de sentiments qui l’animent. Son souhait ? Eveiller les émotions enfouies dans le cœur des spectateurs et des lecteurs tout en leur offrant un message porteur d’espoir et d’humanité.
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