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S’il y a une seule date que vous n’avez pas oubliée dans l’Histoire de France, il s’agit sans doute de 1515… Le début du règne de François Ier, sa victoire, à Marignan, sur les Suisses. Il fut moins heureux dans ses ambitions ultérieures, mais, notre propos de va pas jusque là. En 1515, Clément Marot, qui naquit en 1496, a donc dix-neuf ans. Il publie cette année là ses premiers vers. N’oublions pas que son père, lui-même poète en faveur à la Cour de François Ier, lui met, si j’ose dire, le pied à l’étrier, lui faisant faire quelques études et l’attachant comme page au service du seigneur de Villeroy. Ne pas confondre celui-ci dont le nom s’écrit avec un Y et Villeroi, maréchal de France, qui fut le gouverneur de Louis XV un siècle plus tard…) Donc, Clément Marot écrit ses premiers textes en suivant le style de l’époque, qui était celui des Rhétoriqueurs. Qu’est-ce que la rhétorique ? Votre dictionnaire la définit comme "L’Art de bien dire". Dans le cadre poétique de l’époque, les Rhétoriqueurs – nom qu’ils se sont donnés eux-mêmes – utilisent une écriture dans laquelle l’exercice de style l’emporte sur la sincérité, le romantisme, l’inspiration. On y trouve l’allégorie, la litote, le syllogisme etc. Je n’énumérerai pas ici les quelques vingt-cinq termes définissant les règles de cet "art de bien dire". Je les ai rassemblées dans un petit opuscule intitulé "Le livre du Sophiste", à l’intention des personnes intéressées. La mythologie teinte également ces textes. L’influence d’Homère, des rappels du Roman de la Rose les parsèment. Notons en passant que le Roman de la Rose est un long poème composé de deux parties. La première sous la plume de Guillaume de Lorries, vers 1236, donne le récit allégorique d’une aventure amoureuse. La seconde due à Jean de Meung, écrite en 1280 reste une œuvre satirique et didactique. De la part des rhétoriciens, cet art de bien dire prend le pas sur l’émotion, le sens, la profondeur du poème. On va même renforcer les difficultés de la forme classique fixe qui définit les ballades, et autres rondeaux, en y ajoutant des rimes-calembours, rimes équivoquées, fins de vers en écho, rimes battelées, renforcées, couronnées, empérières, en kyrielles etc. Afin d’illustrer ces termes un peu rébarbatifs et techniques, je vous donnerai deux exemples. Le premier est de Jean Molinet. Il consiste en un doublement du son : Molinet n’est sans bruit ni sans nom, non Il a son son, et comme du vois, voix ; Son doux plaid plait mieux que ne fait ton ton, Car souvent vent vient où Mollinet naît Pour le second exemple, je l’ai construit moi-même, sur des rimes équivoquées, ne voulant pas mutiler la "Petite épître au roi" écrite par Marot que je vous lirai ensuite. Voici donc : le lys ou la rose Personne ne veut finir eux enfers ! Pourtant qui peut jurer : "Le mal, je n’ose faire" ? Ne ferait-il pas mieux, lui, qui dure aux ans, ferre De forger ou le lys, ou bien la rose, en fer ? Cette école, dont le théoricien fut Jean Molinet, -que nous venons de citer- fleurit à la cour de France, de Bourgogne et de Flandre, de la fin du XVe au début du XVIe. Les plus experts sont : Jean Meschinot, Guillaume Crétin, et Jean Lemaire. Le père de Clément, Jean Marot, y prend aussi une belle part, et ce n’est pas le plus petit mérite de son fils d’avoir montré d’abord ses capacités dans ce domaine, ce style, mais aussi d’en sortir ! Sa "Petite épître au roi" utilise le mot Rime et ses dérivés afin de faire, tout au long de ce poème de vingt-six vers, des rimes équivoquées, au prix de calembours, souvent ingénieux, parfois approximatifs. Vous entendrez par exemple qu’il écrit : je m’enrhime pour je m’enrhume et qu’il invente un nom : Henri Macé… En m’ébattant, je fais rondeaux en rime Et en rimant, bien souvent je m’enrhime. Bref, c’est pitié d’entre nous rimailleurs. En ces trois vers, Marot évoque sa pauvreté, mais avec bonne humeur. Il évite la plainte, la tristesse qui risquerait d’indisposer le roi. Les vers suivants flattent le souverain, qui est aussi poète : Car vous trouvez assez de rime ailleurs, Et quand vous plaît, mieux que moi rimassez. Des biens avez, et de la rime, assez Mais moi, avec ma rime et ma rimaille, Je ne soutire -et j’en suis marri- maille. Vous le savez, "maille" signifie petite monnaie ; donc, il ne retire même pas un sou de sa poésie. (Les choses ont bien peu changé depuis !) La suite du poème évoque le plaisir que l’auteur éprouve à écrire, la joie qu’il ressent à Enter, c’est-à-dire Greffer la rime dans son jardin. Il s’agit ici, bien sûr -nous restons dans le symbolisme- du jardin secret, du jardin des sens ; Or ce, me dit un jour quelque rimart : "Viens ça, Marot trouves-tu en rime art Qui serve aux gens, toi qui a rimassé ?" Oui, je réponds, vraiment, Henry Macé ; Car vois-tu bien, la personne rimante Qui, au jardin de son sens la rime ente Si elle n’a pas des biens en rimoyant, Elle prendra plaisir en rime oyant (Part Prés Verbe ouir.) Et m’est avis que si je ne rimois, Mon pauvre corps ne serait nourri, mois Ni demi-jour, car la moindre rimette C’est le plaisir où faut que mon ris mette. (ris de rire qu’on retrouve dans l’expression les jeux et les ris). Donc après avoir évoqué la pauvreté, utilisé la flatterie et fait ressortir la richesse morale plus le plaisir qu’apporte l’écriture, Clément Marot va aborder le véritable but de son épître, l’aide financière qui lui apportera Heur, c'est-à-dire bonheur. Vous allez voir ici avec quelle élégance, quelle subtilité, quelle finesse le poète fait sa demande ! Je vous supplie qu’à ce jeune rimeur Fassiez avoir un jour par sa rime heur Afin qu’on dise en prose ou en rimant : Ce rimailleur qui s’allait enrhimant Tant ramassa, rima et rimona Qu’il a connu quel bien par rime on a. Il va de soi que nous perdons une part de l’élégance et de la finesse du ton, du fait de l’évolution de notre langue, mais quand on songe que cinq siècles nous séparent de cette écriture, on reste d’autant plus admiratifs. Nous sommes donc en 1518, et le roi, amusé par cette épître, recommande Clément Marot à sa sœur. Vous savez que celle-ci est Marguerite d’Angoulême (où elle est née en 1492) – Son père est donc Charles d’Orléans. Marguerite d’Angoulême deviendra duchesse d’Alençon par son premier mariage, en 1509 puis, après son veuvage, elle épousera en 1527 Henri d’Albret, devenant ainsi reine de Navarre. Elle pratique aussi la littérature et on doit à ses premières inspirations des pages religieuses ; d’autres plus légères suivront, mais ses deux œuvres maîtresses restent : l’Heptaméron, imité du Décaméron de Boccace, et un recueil de poèmes : Marguerites de la Marguerite des Princesses. Le premier, comme son titre le laisse entendre, traite en sept jours les différents visages de l’amour, dans les nouvelles. Marot figure sur une liste de 52 suspects. Certains seront brûlés, d’autres se réfugient à Ferrare, en Italie. Parmi eux, Marot et son ami Jamet sont admis comme secrétaires par Renée de France, la fille de Louis XII, laquelle avait déjà abrité des Réformés, et notamment Calvin. Bien entendu ce sera pour Marot l’occasion d’écrire une longue lettre au roi pour se justifier. Trop longue pour être lue ici in extenso, et difficile à morceler, je vous dirai que l’auteur, afin de préparer son retour, y fait le récit des perquisitions effectuées chez lui, plaidant qu’un poète doit connaître TOUS LES LIVRES, donc inclus ceux qui sont interdits et qu’il possédait. Il y mentionne l’ignorante Sorbonne et, s’adressant au roi, protecteur des arts, il va jusqu’à souhaiter subir le martyre… mais toutefois pour introduire la promesse que désormais il veut honorer Dieu dans tous ses écrits. N’oublions pas que cette apparente duplicité s’explique par le fait que le risque était important. Les bûchers s’allumaient alors très facilement. Il rentrera en France après avoir écrit au Dauphin et à la reine de Navarre, et devra abjurer le protestantisme, à Lyon en 1537. Entre temps, il avait dû quitter Ferrare pour Venise, sous la pression du Duc, qui n’aimait ni les réfugiés, ni les idées nouvelles. On pourrait croire que les tourments de notre poète vont s’arrêter là ; il n’en est rien, malheureusement. Dans la même année 1537 une longue querelle va l’opposer à son confrère Sagon. De part et d’autre, une coterie se forme, mais ce ne sera qu’à coups de poèmes et de libelles que la bataille se fera. Ce sera l’occasion, pour Marot, d’écrire "La valet de Marot contre Sagon" pamphlet dans lequel il donne à Frippelippes le rôle de bastonneur et à son ennemi celui d’un singe… (Association d’idées entre le sagouin qui est un singe et le patronyme de Sagon). L’année d’après, Marot, qui accompagne à nouveau le roi, lui dédie une agréable églogue, dans laquelle ce dernier figure sous les traits de Pan, dieu des bergers, et Marot celui du pâtre. Or, là encore, après des évocations et des allusions qui ne laissent planer aucun doute sur l’identité des personnages, il devient évident que notre chantre vise ici un but précis, exposé à la conclusion : D’autre côté, j’oie la bise arriver, Qui en soufflant, nous annonce l’hiver Dont mes troupeaux craignant cela et pis Tous en un tas se tiennent accroupis ; Et dirait-on à les ouïr bêler Qu’avecques moi te veulent appeler A leur secours et qu’ils ont connaissance Que tu les as nourris dès leur naissance. Je ne quiers pas ô bonté souveraine, Deux mille arpents de pâtis en Touraine, Dix mille bœufs errant par les herbis Des monts d’Auvergne, ou autant de brebis ; Il me suffit que mon troupeau préserve Des loups, des ours, des lions, des loucerves Et moi du froid, car d’hiver qui s’apprête A commencé de neiger sur ma tête. Bien sûr il s’agit ici des cheveux qui commencent à blanchir et de la vieillesse qui s’approche. Encore une fois, le résultat fut positif, le roi offrit à Marot, une maison pour ses vieux jours. Nous sommes en 1538 donc et Marot publie, chez Etienne Dolet, un ami, une nouvelle édition de ses œuvres. En 1541 il publiera "Trente psaumes de David" que Vatable, un érudit, lui traduit de l’hébreu. La Sorbonne ne s’oppose pas à cette mise en français de textes sacrés. Vers cette même époque, il publie ce petit huitain intitulé : De soi-même Plus ne suis ce que j’ai été Et ne le saurai jamais être ; Mon beau printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre. Amour, tu as été mon maître : Je t’ai servi sur tous les dieux. Ô si je pouvais deux fois naître, Comme je te servirais mieux ! Mais la réédition de l’Enfer, en 1542, fait renaître l’hostilité du parlement. La persécution des partisans de Luther reprend et Marot doit s’exiler à Genève, où Calvin lui fait bon accueil. Il met à profit cet isolement pour traduire encore vingt psaumes de David, ce qui porte à cinquante le total de son recueil quand il sera publié en 1543. Ces psaumes connurent une vogue sans précédent. Le roi lui-même les chantait à la Cour, et les protestants les interprétaient au cours de leurs réunions, généralement clandestines, et pendant leurs combats et supplices. La difficulté, surmontée de main de maître par Marot, est double : 1° Etablir des textes sur des airs à la mode pour qu’ils puissent être chantés comme cantiques. 2° Donner une traduction fidèle. Cette réussite s’est peut être faîte un peu au détriment de l’élan contenu dans le texte biblique ? Voici un extrait du psaume 33 qui vous permettra d’en juger. Il vous montrera la variation des rythmes, due à l’adaptation aux chants contemporains. Réveillez-vous chacun, fidèle Menez en dieu joie orendrait. Louange est très séante et belle En la bouche de l’homme droit. Sur la douce harpe Pensue en écharpe Le seigneur louez. De luths, d’épinettes, Saintes chansonnettes A son nom – jouez. Chantez de Lui par mélodie Nouveau vers, nouvelle chanson, Et que bien on la psalmodie A haute voix et plaisant son, Car ce que dieu mande, Qu’il dit et commande Est juste et parfait. Tout ce qu’il propose, Qu’il fait et dispose Confiance fait. Hélas, Marot n’a plus qu’un an à vivre pendant lequel il espérera en vain retrouver la grâce. Il passe par Chambéry pour se rendre à Turin où il mourra en 1544, alors que paraît à Lyon la Grande édition complète de ses œuvres. S’il fallait apporter une conclusion à cet exposé, on pourrait dire que, somme toute, bien peu de choses ont changé. On retrouve à notre époque les rivalités, les gens d’esprit et… les autres, les deuils nationaux, les idées "nouvelles", les persécutions religieuses, les injustices et l’intolérance ; alors je me suis dit que les "princes" contemporains pourraient bien avoir un comportement similaire à ceux du XVIè siècle. Aussi, en 1991, responsable d’une association à but non lucratif, j’ai écrit au Maire de Grenoble cette "Supplique Moderne" pour appuyer une demande de subvention. Je ne me doutais pas que quelques années plus tard il irait en prison ! Je vous la livre à titre documentaire. En préparant certaine conférence Sur les écrits du sieur Clément Marot (Dont vous goûtez, je crois, la cohérence.) Je me suis dit : "Il te faut au grand trot Faire aussi bien que ce fameux poète Pour attirer un peu l’attention De notre Maire. Il est grand exégète, Il aime l’art et la création…" Je ne veux pas, au respect, me soustraire, Et si je sais que vous-même écrivez, Je bannirai l’entête "Cher Confrère", Mes arguments resteront réservés. Cette supplique, en quelques phrases brèves, Vient à propos – Mais, vous en doutez ! – De buts précis, ni chimères, ni rêves, Bien que le GRAAL* ait des sonorités Nous rappelant la légende, le mythe, Dont une part a déjà réussi Car notre effort que personne n’imite, Fait que beaucoup viennent dire merci. Des adhérents, jusqu’à Bordeaux ou Nice, Par notre biais admirent la cité Qui les soutient pour entrer dans la lice Sans souci d’âge ou de célébrités** Nous avons fait aussi des découvertes ; Si vous voulez, je pourrais les nommer. Mais l’avenir, pour nos portes ouvertes, S’inscrit en noir. Pouvez-vous le gommer ?*** Notre loyer vient de subir la hausse Alors qu’en bas s’incline le marché. Pour que l’échec, au mur, ne nous adosse, Vers vous, Monsieur je me suis épanché. … Je n’ai jamais eu de réponse…. *GRAAL sigle de Groupement Rhône – Alpes Artistique & Littéraire, association offrant aux artistes, moyennant une faible cotisation d’exposer leurs œuvres. ** Les peintres exposant à la galerie. *** Premier choc pétrolier.
Clément MAROT par Jean-Jacques Bloch
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