Simone BOINOT (Niort - 79)
Toi, Hasard Parmi ces lieux que je n’ai pu connaître, L’un d’entre eux aurait-il suffi Pour que mon regard assouvi Fasse en mon âme éclore un doux bien-être ? Dans tous les livres que je n’ai pas lus, Aurais-je puisé la sagesse, Discerné l’immense détresse Au cœur des hommes qui n’espèrent plus ? Hasard mystérieux que rien ne gère, Tu fais naître, selon ton gré, Le courageux ou l’apeuré, Des élans de joie ou trop de misère. Chacun suit son chemin particulier ; S’en vont le démon et l’apôtre, Mais tu choisis pour l’un et l’autre Les pions de leur destin sur l’échiquier. S’il t’agréait, dans notre triste monde, Que preux chevaliers soient les Grands, Que disparaissent les tyrans, L’âme des eaux « Moi, ruisselet, le temps a brisé ma cadence. Nous, flot mystérieux, rapide bouillonnant, Depuis le premier jour, sur chaque continent, Goûtions le vrai bonheur de notre indépendance. L’eau vive, et claire encor, coulait dans l’abondance, Nourrissant d’elle-même un vivier foisonnant ; Vague et remous offraient en spectacle étonnant L’indomptable beauté d’une éternelle danse. » L’avantage de l’âge est de se souvenir ; Mais peut-il empêcher de craindre l’avenir ? La réponse m’attend au bord de la rivière… Dans ce grand lit chantait naguère un cours joyeux ; Mais l’homme n’en prit soin, et s’y meurt l’âme fière De l’onde transparente où voguaient nos aïeux. La cheminée du Père Noël J’aimais ma cheminée et ses chenets polis, Brillant comme un regard où miroite une flamme. D’Elle, il ne reste rien ; mais tout en moi réclame Le coeur et les décors que l’homme a démolis. Les souffles qu’elle exhale, au fond de ma mémoire, Sont réunis aux miens par les grands feux mouvants Qui dansaient sur la bûche aux fêtes des enfants... Je les conte, aujourd’hui, comme une belle histoire. Tout était, près de l’âtre, intense activité ; On cuisait le repas à la braise, à la cendre. Est-ce l’âge venu qui me fait mieux comprendre Les instants de bonheur dans leur simplicité ? Ces Noëls en famille, authentique richesse, Dépouillés de ce qui n’était point l’essentiel, Laissaient l’imaginaire aux limites du ciel Célébrant à la fois l’amour et la sagesse. Je cherche mon enfance et sa douce chaleur Quand l’hiver, trop brutal, fige l’eau qui ruisselle. Lorsque j’y vois briller l’éclat d’une étincelle, Jaillit la flamme et je me chauffe à sa couleur. AURORES L’ombre vient me chercher dès que le jour se lève ; Par ma fenêtre ouverte au souffle du jardin Un trille de cristal, en effaçant mon rêve, M’offre, mélodieux, l’arôme d’un matin. Et dans mon souvenir revit une autre aurore Où la nuit finissante exhale un long soupir ; Le levant radieux s’illumine et se dore, De rose nuancé par le jour à venir. La vie en ondes bat sous ma peau frémissante ; J’écoute, avec régal, un chant flûté d’oiseau. Montent tous les parfums, et la clarté naissante Réveille les couleurs jusqu’au petit ruisseau. Je n’ai jamais aimé que la matin champêtre Quant frémit la nature au lever du soleil. C’était alors la fête où vibrait tout mon être ; L’oiseau seul, aujourd’hui, me siffle le réveil. LA POESIE DES MOTS SIMPLES A quoi bon les grandiloquents Lorsque aussi bien vont les mots simples ? Je les aime clairs, convaincants, J’use quelquefois des plus humbles. Ne seraient-ils point tisserands, Entrecroisant avec génie Leurs fils sur d’innombrables rangs Dans une trame d’harmonie ? Ils se font peintres puis sculpteurs, Offrent son étoile au poète ; Certains deviennent ciseleurs En rimant de façon parfaite. En vagues parfois s’unissant, Ils donnent aux vers la cadence, Douce comme un souffle apaisant, Plus vive au rythme de la danse. C’est bien l’âme des musiciens Que j’ajoute à la panoplie De ces artisans magiciens : Chant d’Alexandrins ne s’oublie. Les poèmes en vérité Sont des étincelles de vie : Couleur, musique, émoi, beauté, Où l’être intime se confie. LE CHENE Mes jeunes ans rieurs fixaient le centenaire ; Géant, il trônait là depuis l’éternité ; Son ombrage abritait tous nos jeux de l’été Dont il était complice et souvent partenaire. De caresses d’enfants, sans doute millionnaire, Témoin aussi de l’homme en sa fragilité, Au plus faible il offrait force, vitalité, Et devenait un roi dans mon imaginaire. L’âge le couronnait d’un feuillage abondant ; Chaque rai de Phébus, même le plus ardent, N’y pouvait que glisser, mourant sous la ramure. L’auréole de terre, étalée en tapis Sous le couvert du chêne, arrêtait la verdure Et semblait protéger la paix des assoupis. MA NOSTALGIE Peut-on rêver encor quand tout est terminé, Quant au pont d’Avignon ne tourne plus la danse Et que la nostalgie, à votre cœur peiné, N’apporte trop souvent que des voix du silence ? Pourtant, demeure en vous l’amour toujours fervent Des plus nobles valeurs ; alors, gardez l’image De cet oiseau de paix caressé par le vent, Du radieux sourire éclairant un visage. Demandez-vous aussi : "Qu’est-il donc devenu Ce tout jeune bouton qui se nommait Promesse ?" Vous aurez du plaisir en frôlant l’ingénu : Sa fleur épanouie apaise la détresse. Puisque éteints sont vos yeux, guettez un joli bruit : Peut-être est-il l’écho de la note lointaine Que chante un rossignol, offrant à votre nuit L’espérance qui naît plus douce qu’incertaine… DANS CE CARRÉ DE FRANCE Dans la vaste cuisine où mon rêve pénètre, Tout est vie et travail, odeurs, intimité. Autour du grand jardin, quand s’ouvre la fenêtre, La Gâtine bourdonne aux couleurs de l’été. Ondulent les épis dans les champs qui blondissent ; Les prés, que laisse verts le bon gré des ruisseaux, S’ornent du trèfle en fleurs, gais pompons qui rougissent Non loin de chaque rive où boivent les roseaux. Sur le coteau voisin, deux lames de faucheuse Couchent au ras du sol l’alignement du foin. On entendra, le soir, monter la voix joyeuse Du tout dernier faneur qui râtelle avec soin. L’amour que j’ai reçu dans ce carré de France, Quand passaient mes printemps, vit dans mes aujourd’hui. Fort comme l’invisible, il unit mon enfance A mes aïeux qui m’ont faite ce que je suis. Hélène la pieuse et Louise la douce, Grands-mères qui saviez transmettre les valeurs, Vous n’étiez que vaillance, et moi, la jeune pousse, Qui marchait dans vos pas en arrosant vos fleurs… AMERTUME De paille, je suis le fétu, De la falaise, un grain de sable, Je suis vice et parfois vertu, Multiple, unique, insaisissable. C’est vrai que je ressemble au vent : Comme lui, je gifle ou caresse ; Il m’arrive un peu trop souvent De ne pas tenir ma promesse. Mais quel est donc ce petit rien Qui m’oblige à changer de poste, Me conduit au mal comme au bien Et me fait l’humeur fantaisiste ? Je m’éteins puis je rebondis Dans la misère ou l’abondance. Je cherche, exécute, bâtis ; Ai-je vraiment la compétence ? C’est moi l’âme humaine et je crains Que ma planète, un jour, ne gronde… Bons laboureurs, sages marins, Ne pourriez-vous sauver le monde ? Dans un propos trop décevant, Il est toujours espoir qui vaille ; Si furieux que soit le vent Survivra le fétu de paille.
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Présentation : Institutrice honoraire, Simone Amélie BOINOT est née dans les Deux-Sèvres le 15 novembre 1927. Atteinte de cécité depuis une quinzaine d’années, elle trouve dans la poésie le rayon de lune qui éclaire à nouveau sa vie. Son œuvre s’inspire du temps où, à travers la morale et l’instruction civique, les valeurs authentiques de l’école laïque contribuaient à donner aux enfants des repères essentiels. Partage, harmonie, sagesse, sont quelques-uns des mots qui soulignent son thème de prédilection : le respect de l’homme et de la nature. Depuis son dernier recueil, "Ces ailes qui nous frôlent" paru en 2003 aux Editions Les 2 encres, Simone Amélie BOINOT, s’est davantage consacrée à l’art difficile du sonnet, spécificité de la poésie classique dont Baudelaire parlait en ces termes : "Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense". Avec Fleurs de Lune, elle offre aux amoureux des mots et de leur musicalité de nouvelles partitions ciselées au coeur des sentiments. A ce jour, plus de 30 prix sont venus récompenser son talent et quelques-unes de ces 60 nouvelles poésies ont déjà été primées lors de concours nationaux ou internationaux, comme Le cahier imaginaire, 1er prix classique des Arts et Lettres de Bordeaux en 2005, Le savoir de la terre, 2è prix du sonnet de l’Académie Octaède en 2004, ou bien encore Ce qu’on ne jette pas , Premier prix de Poésie classique du CEPAL (Centre Européen pour la Promotion des Arts et Lettres), en 2005. Une fois encore, le travail de notre poète niortaise conjugue, à travers ce nouvel opus littéraire, la rigueur d’un style accompli avec la richesse des émotions vraies… Vous pouvez retrouver l’actualité de Simone Amélie Boinot en consultant son site : http://simoneamelieboinot.monsite.wanadoo.fr/
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