Patricia LARANCO 75 - Paris
A Aimé Césaire. Donner des coups de pied dans la taupinière, donner des coups de pied dans la fourmilière de ronron satisfait, d’autosatisfaction. Bousculer les conforts de nantis, de puissants, de privilégiés, qui rassurent et sclérosent. Provoquer le déclic, l’onde de choc avec les mots déconcertants, fulgurants qui décapent. Charger, encorner les certitudes, ainsi que le ferait un aurochs, brute masse de chair venue du fond des temps toujours prête à ruer, à ébranler le sol. Se moquer, sans pitié des fourberies et peurs, foncer, mufle fumant, babines retroussées après avoir gratté la terre du sabot, n’est-ce donc pas, Rimbaud le pourquoi du poète ? BLEUS Bleu de mer Abysses de bleu. Mouvement bleu des profondeurs Bleu nuit des essaims de poissons qui pulsent leur oblicité, qui contractent et déploient leurs corps amas de pointillés grouillants. Bleu nuit des grands bancs de poissons bifurquant d’un seul coup dans leur poche d’indescriptible bleu de cobalt utérin, violent. Bleu de mer vagues violentées dos bleus entre geysers d’embruns souple nage des lames bleues qui ressemblent à veines de roc et qui piquent soudain du nez dans le lait gris, lourd de l’écume. Bleu de mer sous le bleu de ciel l’un presque noir l’autre laiteux l’un serein, pâle, l’autre obscur tout de fractures échevelées, tout d’ocelles et grincements deux bleus qui pourtant se chevauchent. CŒUR GROS Un martinet pirouette, seul, dans le ciel, il virevolte dans le doux ciel bleu du soir et mon regard glisse vers lui et j’ai un choc : je me revois, enfant, sur un vieux balcon gris flanquée de ma maman, flanquée de mon papa qui de leur doigt guidaient mes yeux émerveillés vers ses semblables, qui tournaient au fond des cieux. La physionomie altérée, je détourne brusquement les yeux, je les baisse, et déglutis l’abîme de temps que les années ont creusé entre moi et ces êtres si proches, si chers, si aimants, si âprement absents désormais, je le vois tel quel : irrévocable, poignant et je me sens subitement presque amputée, j’ai peur de l’enfant que j’ai réveillée en moi, cet enfant qui se sent à jamais orphelin, j’ai peur que ses pleurs d’abysse ne me submergent ! ENUMERATION Je n’ai besoin que de ces noms, que de les aligner, que de les énumérer, ça suffit pour que le poème jaillisse. Une seule énumération de mots hantés de poésie, je vous les récite, ô lecteur, écoutez-les, savourez-les, ils sont, en soi, trésors, bijoux et si je ne peux rendre ici la saveur de l’accent chantant, marin, îlien qui leur sied, seul au moins, oyez-les…rêvez-les, fredonnez-les…ça vaut la peine ! Trou d’Eau Douce, Roche Noire, Poudre d’Or, Belle-Rive, Cap Malheureux, Savannah, Grand-Baie, Trou aux Cerfs, Réduit, Tamarin, Chamarel, Bambous, Plaisance, Mahébourg, Grand Sable, Riche - en - Eau, Moka, Bel - Ombre, Rose - Hill, Beau – Bassin, Terre – Rouge et Baie – du – Tombeau, Pamplemousse et Morne – Brabant, Quatre – Bornes et Quatre – Sœurs ; Beau – Séjour, Pointe – aux – Roches, Flac, Belle – Vue, Rivière – du – Rempart, Curepipe, Triolet, Bois – Chéri, approchez…qui dit mieux ? C’est ainsi, mon île* a voulu donner à ses lieux des noms fous, de beaux noms riches, élégants, peut-être un peu maniérés mais tellement évocateurs que tout commentaire est de trop. *L’Ile Maurice. LA NEIGE Et la neige n’en finit pas de tomber, oblique et morose, crachée par le dur vent d’hiver qui l’incline et qui la dévie. Crachée par le dur vent d’hiver, la bise, qui serre le cœur , elle prend possession des heures ; on ne peut que rester figé. On ne peut que rester figé à regarder la succession ininterrompue de flocons tout à la fois lourds et furtifs. On ne peut que la regarder, contempler sa monotonie interminable, interposée à l’orée des bois transis, noirs, squelettes à la poitrine creuse. On ne peut qu’être fasciné par le silence qui la suit, l’escorte et colle à ses flocons, un vrai silence sans appel. Un silence qui s’épaissit, qui se transforme en capiton, un silence qui se nourrit de sa propre chair bien dodue. INSTANT MAGIQUE Le doux frou-frou de la pluie qui couvre de baisers le sol : son continu et apaisant que j’écoute se dérouler, son continu et apaisant tel une écume veloutée, un battement d’aile furtif aux légèretés de caresse au point que quand il cesse, on est soudain interloqué, surpris ; il n’était donc point éternel ? Petit matin laiteux où nous sommes cernés par les roucoulements caverneux des pigeons. Petit matin de paix où l’air semble béant où le logis cueille le silence irréel massé autour de lui comme une étreinte tiède. Petit matin ouvert où les vieux murs croûteux à la peau de lézard apprennent à s’étonner du vide, pâle ciel à quai contre leur flanc comme pour les bercer de la soie de son rêve. Petit matin lacté encore aqueux, obscur, hanté par un bonheur d’épure qui reçoit le sonore cri creux du corbeau âpre et seul. POUVOIR DE L’INSTANT Chaque instant est un point nodal où convergent tous les instants, où tous les échos du passé, du présent et de l’avenir se donnent, un instant rendez-vous pour résonner et pour vibrer. Dans chaque instant l’instant d’avant de même que l’instant d’après réunis en la vibration, la palpitation qui fulgure. Réunis en la collision, le concaténage si bref et néanmoins si plein d’impact, si intense, si bousculant qu’il fait du corps un lieu de confusion, d’instabilité, de savoir et de non savoir qui, du coup, cherche d’autres mots. PRINTEMPS Sans interruption les oiseaux emplissent l’air de la vigueur de leurs trilles, de la douceur ruisselante de leur frais chant ; ils tissent un cocon de sons sous les nuages bas, pensifs ; l’univers, étreint par leur chœur et par les lourds feuillages verts écoute leurs modulations déferler dans sa bulle tiède. Quartiers orageux et grouillants brassent leurs foule dans l’air lourd, l’air moite comme vernissé par d’électriques tourbillons. Belleville ou Ménilmontant : houles de foules gras remous , effervescence continue qui monte vers le ciel blafard traversé de laiteuses stries, engorgé de nuages épais qui exhibent leur rose éteint, sale, nauséeux, querelleur. Quartiers où la cohue s’épand poisseuse, entre les murs rugueux, le long des côtes au dos rond qui cherchent, en plongeant, une issue vers l’horizon étroit, qui mousse. Quartiers écumeux et fumants où passent ondes et soubresauts sur l’échine du grand dragon que forme l’humanité dense au bord de l’exaspération. Cette chaleur fixe, ce bleu si impassible dans le ciel ce bleu déployé, si hautain donnent soudain froid dans le dos. Cette chaleur fixe, ce bleu de royale immobilité, de presque minéralité deviennent tout à coup butoirs. Elles vous cueillent au saut du lit, ces falaises de bleu abrupt animées d’une vibration lente, lointaine et écrasante. Le matin semble suspendu à l’hypnotique fixité de leur regard omniprésent, cependant plein d’indifférence. AZTECA Monte, monte, vas-t-en rejoindre le soleil, tu vas mourir et tu vas nourrir sa substance car aigle et jaguar sont des avides de chair, ils réclament toujours plus de viande et de sang. Garants du monde qui ne tient qu’à un fil, ils ne sont, au fond, que de fragiles remparts contre l’éphémère des civilisations qui alimente l’inquiétude des humains. Monte, vaillant, vers le supplice, sans broncher, escalades les degrés abrupts vers le ciel, tu fus préparé par les danses et les chants, par les sinistres transes en les bras de la nuit ; tu sais ce qui t’attend mais tu ne faillis pas, les sanguinaires mythes vont te dépecer, ta chair sera mangée dans l’immonde repas, rien ne se perdra : ni ta tête, ni tes os, et ta peau, chemin de la purification servira Tezcatlipoca ou bien Toci. Nous jugeons ton supplice innommable, et pourtant il fut tribut à une spiritualité et à une panique sans équivalent reflet exacerbé de la misère d’être. Champs et bois sous leur gangue de brouillard doré acéré forment une masse brune, indécise C’est l’inauguration vaste heure ensilencée minéralisation dans le tracé de l’air. C’est l’inauguration dépouillement râpeux dans la bénédiction du fleuve encore celé. C’est la promesse de l’irruption des couleurs et des formes et des sons qui se fera- mais quand ? C’est l’heure de chaos de confusion nacrée qui lisse ses pourtours aiguise ses soupirs ensevelit le temps et laisse bouche-bée. C’est la nappe posée dense fourmillement granuleux déploiement qui taille dans le vif de la géométrie. A PARIS La ville est prolifération, bourgeonnement démesuré, labyrinthe aux secrets profonds où, toujours, se signalent à votre œil, pourvu qu’il ait le temps de fureter maintes surprises. La ville est accumulation hétéroclite et compliquée de structures et d’objets jaillis dont l’anachronisme, parfois fait sauter le cœur, d’émotion. La ville paraît s’amuser avec votre regard flâneur qui scrute ses murs éventrés, ses impasses inattendues, ses vieux pavés au dos trop rond qui vous obligent quelquefois à marcher comme sur des œufs, ses escaliers qui prennent leur essor, sans crier gare, vers dieu sait quelle improbable rue invisible et surélevée. C’est une ville qui louvoie, qui affectionne les lacets, les esquives, qui a fait un grand art des circonvolutions. Même si ses habitants sont d’insupportables arrogants, des déjantés, parfois des fous indignes, au fond, de sa beauté MA VILLE, j’aime l’ausculter, m’immerger dans son âme que les siècles ont tant travaillée, sculptée, épaissie, enrichie de tant de sédiments, de strates ! Il faut, peut-être, n’être pas vraiment d’ici, pour le savoir, pour le palper, et le sentir mais cette ville est un vertige !
Présentation : Patricia Laranco est née en 1955 à Bamako (Mali) d'un père français et d'une mère originaire de l'Ile Maurice. Elle a passé son enfance d’abord en Afrique Noire, puis sur le territoire français, dans les Charentes. Par la suite, son adolescence s’est déroulée dans le sud-ouest de la France, où elle a poursuivi des études supérieures d’histoire, avant de venir s'établir à Paris où elle réside depuis 1979., et où elle a exercé successivement les professions d'animatrice et d'employée de bibliothèque. Elle a publié à ce jour six recueils de poèmes et collaboré (en tant que poète, mais aussi en tant que critique littéraire et auteur d’articles) à de nombreuses revues littéraires ("Phréatique", "Diérèse", "Les Cahiers de Poésie", "LittéRéalité", "Jointure", "Inédit nouveau", "Les Cahiers du Sens"…) ainsi qu'à quelques anthologies. Elle est membre du P.E.N Club français. Outre l’écriture poétique, Patricia Laranco s’adonne également à la photographie, au collage photographique et à la peinture. Elle a eu l’occasion de donner des conférences sur la poésie de l’Océan Indien et de faire des interventions d’animation poétique et d’éveil à la poésie en milieu scolaire, dans un collège parisien. Son blog :
http://patrimages.over-blog.com Quelques poèmes de Patricia :
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