PORTRAIT
FRANCOISE MALLET-JORIS par Marie-Noëlle Hôpital
Romancière de talent, Françoise Mallet-Joris est née à Anvers en 1930. Elle passe son enfance en Belgique puis va en Amérique pendant deux ans avant de s’installer en France. Après un premier ouvrage très remarqué, Le Rempart des Béguines, elle poursuit son œuvre et obtient en 1958 le Prix Fémina pour L’Empire Céleste. L’écrivain puise largement dans sa propre existence pour alimenter le monde de ses romans. Sa vie est fertile en événements, amours précoces, mariages multiples, famille nombreuse, connaissance fine du microcosme littéraire et artistique parisien dont elle est une actrice de poids. Membre du jury du prix Fémina, elle a été élue en 1970 à l’Académie Goncourt. C’est aussi une femme engagée sur les plans politique et religieux sans manichéisme ni étroitesse d’esprit. Son œuvre se compose de romans ( La Chambre Rouge, Le Jeu du Souterrain, Allegra, Divine, Les Larmes…), de nouvelles ( Cordélia, Le clin d’œil de l’Ange ), de biographies ( Marie Mancini, le premier amour de Louis XIV ), d’essais ( J’aurais voulu jouer de l’accordéon, Lettre à moi-même ), de textes inspirés par l’histoire ( Trois âges de la Nuit ) ou par l’autobiographie ( La Maison de Papier ). Elle a également écrit de nombreuses chansons pour Marie-Paule Belle. L’UNIVERS ROMANESQUE DE FRANCOISE MALLET-JORIS : Pénétrer dans ses livres, c’est faire d’innombrables rencontres avec des êtres de fiction qui ressemblent beaucoup aux vrais, mais aussi avec des personnages historiques, avec ses proches, enfants, amis, avec le patron du bistrot où elle prend son café, avec sa coiffeuse ou sa femme de ménage. L’auteur a le sens du détail, le souci du concret, elle donne relief et saveur au quotidien. Son premier roman choque le lecteur de l’époque en raison de son thème, l’homosexualité féminine, et du jeune âge de l’auteur. La Chambre Rouge campe une adolescente qui prend des amants, des hommes beaucoup plus vieux qu’elle. D’emblée Françoise Mallet-Joris connaît les gros tirages, le succès. Dans Le Jeu du Souterrain, la recherche d’un trésor des Templiers se double d’une histoire de couple, des difficultés d’un mariage. Puis vient Allegra, chronique d’une famille corse matriarcale L’écriture de Françoise Mallet-Joris se caractérise d’abord par son ancrage matériel, charnel. Les références qui viennent à l’esprit sont celles du XIXe siècle, Balzac notamment et le grand public du XXe siècle est friand d’univers romanesques bien balisés, d’écriture aisée, abondante ; le style est accessible sans problème, les phrases coulent simplement, sans heurt, émaillées de nombreuses interrogations, de parenthèses. L’écrivain emprunte "l’œil balzacien" pour camper ses décors. Le cadre des romans est décrit scrupuleusement, minutieusement. D’origine flamande, l’auteur sait reproduire avec des mots des intérieurs bourgeois et des tableaux à la Breughel. Ses descriptions sont hautes en couleur, elles enveloppent les êtres qui vont s’y mouvoir et sont eux-mêmes bien croqués, apparence physique, costumes divers… Dans un contexte géographiquement situé, historiquement daté, les caractères apparaissent, l’intrigue se déploie. Françoise Mallet-Joris incite le lecteur à s’identifier à ses personnages principaux, à suivre une palpitante intrigue. L’incarnation, tel pourrait être le maître mot de son monde romanesque. Jamais la chair et le sang ne sont oubliés, le plaisir, la souffrance, ni les tensions propres à la vie, les appétits, la violence, la mort. D’où par exemple, la présence récurrente de la figure du bourreau, exécuteur des basses œuvres de la société, nécessaire et cependant maudit, mis à l’écart. Par ailleurs, l’écrivain aime aussi dépeindre des fêtes, costumées ou non. Là encore on peut songer aux toiles de l’école flamande, aux ripailles, scènes grouillantes de personnages qui dansent et boivent autour de tables bien garnies. L’auteur évoque les festins secrets du temps de la Régence : fontaines de vin et de champagne coulent à flot ; sur la peau nue des convives, des organes internes, appareil digestif, respiratoire ou génital ont été peints ; les nobles se livrent à de mystérieuses orgies dans leurs demeures cachées baptisées "folies". Les romans oscillent entre sujets d’actualité et histoire ; sont abordés le suicide à l’adolescence ou le foulard islamique, des thèmes qui font parfois la une des journaux. Mais Françoise Mallet-Joris situe aussi ses personnages sur un fond historique bien documenté. Les Larmes campent une héroïne qui se trouve mêlée à des conspirations librement inspirées du passé de la France. FRANCOISE MALLET-JORIS ET L’HISTOIRE : L’écrivain consacre un ouvrage à Jeanne Guyon, une mystique du XVIIe siècle qui "aima les enfants, les animaux, les humbles et méprisa l’argent, l’ambition, la prudence". Exaltée mais forte, cette femme connut la notoriété mais aussi la calomnie et la prison. Réduite au silence, elle l’accepte sans amertume. Son œuvre, précise Françoise Mallet-Joris "est proche de celle des spirituels hindous ou de Sainte Thérèse de Lisieux si profonde sous les roses de papier dont on l’affuble". Jeanne Guyon supporte sans faiblir son vieillard de mari, malade, avare et jaloux, les bruits fâcheux sur ses mœurs, sa prétendue liaison avec un prêtre qui fut longuement emprisonné et avoua sous la pression l’hérésie et les rapports sexuels avant de finir ses jours à l’asile. C’est encore au XVIIe siècle que se passent les trois histoires de sorcellerie narrées dans Trois âges de la Nuit. Françoise Mallet-Joris a élaboré, interprété la matière première exhumée des archives, donné souffle et amplitude aux documents historiques ; ce n’est pas une historienne qui relate des faits avec rigueur et souci d’exactitude, c’est une romancière qui puise à de telles sources des éléments intéressants pour son œuvre. Les trois récits se situent dans le contexte troublé des guerres de religion. Un dénominateur commun, le bûcher, les flammes d’un supplice qui semble préfigurer celui de l’enfer, flammes souvent précédées d’aveux extorqués sous la torture. Sur les trois cas évoqués dans ce livre, deux sacrifiées sont des femmes, Anne et Jeanne. La troisième, Elizabeth, considérée comme possédée, fondera un ordre religieux dissous peu avant sa mort. Dans cette histoire, c’est un homme qui est brûlé vif, le médecin dont elle est amoureuse, une attirance charnelle qu’elle ressent comme diabolique. Quant aux "sorcières", leurs destins sont tracés dès la naissance, comme l’illustre la vie de Jeanne ; issue d’une lignée de bohémiennes, elle a vu périr sa mère sur le bûcher. Jean Bodin, grand humaniste, esprit éclairé de son temps, fait preuve à l’égard de Jeanne Harvilliers d’un obscurantisme digne du Moyen Age, lui qui condamne la bohémienne sans la moindre indulgence après un interrogatoire serré où la présumée coupable, qui se sait d’avance perdue, exprime sa révolte face à une société injuste et implacable. FRANCOISE MALLET-JORIS ET L’AUTOBIOGRAPHIE : La confrontation au mal est lancinante pour l’écrivain qui s’interroge longuement à ce sujet dans sa Lettre à moi-même. Dans cet essai se succèdent réflexions générales, bribes du passé de l’auteur, esquisses romanesques, croquis du landernau littéraire et artistique où elle évolue . L’impression globale reste celle d’un immense patchwork dont le fil rouge serait Françoise Mallet-Joris elle-même, son regard plein d’humour, malicieux, caustique parfois. L’essayiste dresse avec le sourire le tableau de la comédie sociale parisienne, elle croque d’une plume alerte et quelquefois cinglante les jeux de rôle auxquels elle assiste ou participe : interview de journalistes, description d’un ami snob, portrait d’un patron de café raciste et poujadiste, rencontre avec un producteur de cinéma, les traits d’humour et d’ironie ne manquent pas. Mais la romancière recherche aussi l’authenticité et prend un ton plus grave pour évoquer sa quête d’elle-même et de Dieu. Elle évoque sa conversion au catholicisme sur un chemin parisien, "sous les marronniers poussiéreux de l’avenue Latour-Maubourg". Si la souffrance, la misère et la mort l’interpellent, l’écrivain clame cependant haut et fort son amour de la vie : "J’aime aimer, j’aime écrire, j’aime avoir des enfants et j’aime une belle manifestation de rue, un bal du 14 Juillet, j’aime être en colère et transportée de joie, j’aime boire et manger trop. J’aime nager et marcher dans le vent, rire, faire des scènes et pleurer au cinéma. J’aime par-dessus tout les fêtes, les longs repas prémédités, les bougies dans le chandelier en bois coloré, trop de fruits sur un énorme plat, trop de vin dans les cruches en terre, trop de gens, trop de fumée, une tarte gigantesque, la surexcitation des enfants, une gifle donnée à la hâte, les crêpes fumantes, les boules brillantes de l’arbre de Noël, et je voudrais me couper moi-même en tranches comme le pain de seigle sur la table en bois, et me distribuer à tous ceux qui sont là." L’amour de la vie transparaît à travers les parois de La Maison de Papier, chronique familiale tendre, drôle, extrêmement vivante et touchante. Et pourtant une saine distance est toujours là, Françoise Mallet-Joris évite l’attendrissement et la mièvrerie. Pour la mère de famille nombreuse, la maison est le lieu où elle élève ses quatre enfants, accueille ses amis, invite des relations, subit des importuns, des gêneurs. Lieu de vie, lieu de passage aussi car beaucoup de gens frappent à la porte, viennent, s’installent quelquefois sans y avoir été conviés. La maisonnée grouille d’animaux, s’emplit de présence d’enfants et d’adultes, bonnes espagnoles, clochards, amis d’amis ou simples passants ; l’époque n’est pas encore aux digicodes et autres barrières. On entre dans la maison de papier comme dans un moulin, qu’on soit pauvre ou riche, auteur inconnu en quête d’éditeur, colporteur, copain des enfants etc…L’auteur résume ainsi sa philosophie : "Ils entrent, ils sortent, et parfois laissent derrière eux un mot, un sourire qui me sont précieux, dont je voudrais les remercier…Ils sont déjà partis. Ils reviendront peut-être, ce n’est pas sûr. Je le voudrais. Je voudrais qu’on puisse entrer et sortir de chez nous comme on passe dans un café, dans une gare, dans une église. Mais ces comparaisons sont trop grandioses. Dans une maison de papier, comme ces maisons japonaises si mal fermées, légers campements à peine posés sur le sol, idée de maison, et cela suffit, puisqu’on y est ensemble." La chroniqueuse excelle à brosser des silhouettes, celle d’une vieille tante grincheuse, d’une employée de maison alcoolique, d’un parasite qui s’incruste. La demeure, telle une arche de Noé, abrite de nombreuses espèces. Le foyer bohême pratique le partage, se laisse happer, bousculer et beaucoup d’individus se réchauffent à ce feu. Dans sa démarche romanesque comme sur les plans biographique et autobiographique, Françoise Mallet-Joris questionne la condition humaine. La foi de l’écrivain situe l’être humain dans une interrogation métaphysique, une part de nuit jamais élucidée. Mais la chair n’est pas oubliée ; à travers ses proches, des personnages de romans, des figures historiques, mystique, maîtresse de roi, "sorcières", l’auteur offre un portrait juste, sensible et fidèle de son époque en lien avec le passé.
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