PASSION
Aimez-vous Verdi ? par Henri Lilienthal
Verdi ? On aime ou on n’aime pas. Moi, j’aime... et je n’ai pas peur de le dire. J’admets volontiers que certains ne l’aiment pas, mais je les plains du fond du cœur. J’ai toujours aimé Verdi ; j’ai toujours aimé le chant et l’opéra ; dans ma famille, on aimait chanter. Même mon grand-père, qui ne s’y risquait pourtant plus, avait une certaine culture en matière d’opéra : il n’était pas toulousain pour rien et il me racontait que son propre père, grand joueur de billard, abandonnait parfois sa partie, traversait la Place du Capitole et gagnait le poulailler pour entendre le ténor pousser son contre-ut. Enfant, je connaissais quelques airs célèbres ; étudiant, je fus un assidu de l’Opéra de Lille et je connus de merveilleux moments, avec Rigoletto ou La Traviata. Plus tard, choriste comme mon épouse, j’ai eu l’occasion, une première fois, de chanter le célèbre Requiem. Récemment, nous l’avons retravaillé, avec des chorales de la région et l’Orchestre Symphonique Lyonnais, sous la direction de son chef Philippe Fournier. Grâce à lui, nous avons eu véritablement l’impression de redécouvrir l’œuvre, tant par sa façon de l’aborder que par l’énergie et l’enthousiasme qu’il mettait à nous en faire ressentir les beautés, à nous en imprégner... jusqu’à la moelle des os. Je peux dire que non seulement nous étions entrés dans l’œuvre, mais que celle-ci nous avait totalement imbibés. Suivirent deux très beaux concerts, dont le second restera pour nous un immense moment d’émotion partagée et de bonheur. Ayant pris des notes pendant nos répétitions de travail, j’aimerais vous faire partager cette approche du Requiem de Verdi par Philippe Fournier, en essayant de ne pas trop le trahir. On entend souvent dire – avec de la condescendance dans la voix, voire du mépris – que ce Requiem est plus un opéra qu’une œuvre religieuse. Certes, Verdi a écrit plus de drames lyriques que de musique sacrée. Mais, si dans ses opéras il a toujours écrit pour un argument fictif (basé sur des sentiments, tels que l’amour, la malédiction, la vengeance...), dans son Requiem, il a mis tout son génie pour un argument réel : la mort, notre mort, l’attitude de l’homme devant la mort, devant l’inconnu de l’au-delà. C’est un opéra dans lequel les protagonistes sont l’homme, Dieu... et la mort. Ce Requiem est une pièce de contrastes : il est rare qu’un choriste rencontre une gamme de nuances aussi riche, du “ppppp” au “fffff”, du pianissimo extrême au fortissimo exacerbé ; de la souffrance indicible à l’explosion de colère. Dans la première partie, “Requiem”, ce sont des hommes qui s’abandonnent, qui vont chercher au fond d’eux-mêmes pour exprimer toute la souffrance humaine : “donne-leur le repos éternel, Seigneur” ! Si le “Te decet” est un hymne à la gloire divine, le “Kyrie” qui suit se veut plus doux, libre, ouvert, laissant entrevoir l’étincellement de la lumière éternelle : sans une syllabe plus haute que l’autre, il se termine par des “eleison”, d’abord exaspérés, puis abandonnés, comme suspendus. La deuxième partie, le “Dies irae”, est plus contrastée : c’est le jour de la colère, la menace gronde ; annoncée à grands coups de timbales et de grosse caisse, elle se termine en explosion. Puis, un “Quantus tremor” terrifiant se chuchote, comme un bruit d’ossements, avec des silences dramatiques : “quelle terreur lorsque le juge viendra” ! Encerclé par les trompettes, le “Tuba mirum” éclate et sonne avec l’énergie de la plus grande conviction. Et le “Dies irae” revient, insistant, exprimant toutes les nuances de la colère de l’homme qui n’accepte pas son sort. Retour au calme avec le “Liber scriptus”, au caractère implacable : tout a été écrit dans le Livre ! Nouvelle explosion avec le “Rex tremendae”, rébellion devant ce redoutable roi de majesté, devant lequel l’homme fait ensuite entendre les supplications du “Salva me” : sauve moi ! jusqu’à la dernière, à peine articulée tellement il n’ose plus. Le “Recordare” va ramener la crainte de l’homme qui gémit comme un coupable devant la mort, devant la crainte du feu éternel ; avant un nouveau “Dies irae” dans lequel il ne se résigne pas et qu’il termine angoissé, questionnant. Après le “Confutatis” où les maudits sont voués aux flammes pour l’éternité, cette partie se termine dans les pleurs du “Lacrymosa”, jour plein de larmes, avec aux tripes la peur du jugement : cet homme coupable, qui ressuscitera de la poussière, épargne le, mon Dieu ! Le “Huic ergo” ramène un peu d’espoir, un coin de ciel bleu, qui contraste avec les pleurs, le drame et la noirceur, pour finir par la plainte indicible du “Pie Jesu”, comme le début d’une agonie. Les trois parties suivantes baignent dans un autre espace, une autre couleur ; elles suivent le texte de l’Ancien Testament : ce sont plutôt des anges, entre ciel et terre, qui chantent, donnant une dimension immatérielle : tout sera exprimé avec beaucoup moins de rudesse. L’Offertoire permet aux solistes de continuer la prière : “libera animas”, délivre-nous des peines de l’enfer, de la gueule du lion, de l’abîme... “quam olim Abrahae”, suivant la promesse faite à Abraham. Dans le “Sanctus”, ce sont des enfants rayonnants qui chantent avec beaucoup de joie la gloire de Dieu. Il marque une phase ascendante, en 3 couplets : un Sanctus gai, un “Hosanna” plus clair et un “Benedictus” plus intérieur. L’ “Agnus dei” est un moment magique, très léger, clair, serein, tranquille. Chanteurs et orchestre doivent être non seulement émetteurs, mais aussi récepteurs de son, pour arriver à créer cette sonorité : les violons ont des paroles à dire et les choristes jouent de leur voix comme d’un archet. Ce sont les anges qui parlent pour les humains : “Dona eis”, donne leur... La sixième partie, le “Lux aeterna”, atteint au paroxysme ; on aperçoit le paradis, rempli de lumière, un semblant d’éternité, avec tous les saints... L’homme ose y croire, mais il n’y a pas droit : pécheur, il redoute la colère de Dieu. Verdi, qui aurait pu en rester là, a voulu rajouter une septième partie, le “Libera me” qui marque plutôt une phase descendante : cet ajout est un retour à la dure réalité, avec le récitatif de la soprano solo, dans une lumière crue. On retrouve les sensations humaines du Kyrie : la crainte, le pardon... L’homme espère que le jugement sera en sa faveur, mais il a peur, il gémit, il pleure, il tremble ; il demande – avec quelle insistance ! – d’être libéré de la mort et de son angoisse. Et le “Dies irae” revient encore, toujours plus lancinant : jour de misère et de calamité. Puis viennent des “Requiem” recueillis, pianissimo, mais empreints d’une expression intérieure fortissimo. La fugue des “libera me”, marquée de coups de boutoir tenaces, suppliants, à genoux, est coupée par un “Dum veneris” dévastateur : lorsque le juge viendra... Suit un second “Dum veneris”, calme, égal, sans accent, très articulé, mais quasiment chuchoté,... terrifiant, mais d’un effroi contenu. Enfin, une dernière salve de “libera me”, est chantée “tutta forza”, comme un dernier cri, une sorte de joie qui croit à sa libération. L’œuvre pourrait très bien s’achever sur ce dernier “illa tremenda”, jour terrible : un cri terminé en râle, l’apothéose, la fin officielle du Requiem. Mais un ultime “libera me”, à la limite du souffle, exprime à la fois l’apaisement et le soupçon de doute qui subsiste. On peut ne pas adhérer à cette évocation de la mort et du jugement final, à cette perception d’un au-delà... mais, je pense que c’étaient celles qui avaient cours au temps de Verdi ; elles étaient sans doute les siennes... qu’importe... elles lui ont permis d’écrire une œuvre magnifique qui n’en finit pas de se laisser découvrir. C’est cette dernière découverte que je voulais vous faire partager, à travers les commentaires de Philippe Fournier. Maintenant, si ceux-ci ne vous ont pas convaincus, mettez un disque, écoutez et relisez-les.
Article paru dans le N°
30 de la revue "2000 Regards"
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